Albert Camus l’humaniste ?

           Auteur, éditeur, résistant… Camus a porté différentes casquettes durant sa vie. Lui ne refusa pas le prix Nobel de littérature en 1957, même s’il pensait humblement que Malraux, son mentor et ami, le méritait plus que lui. Il est celui qui fit entrer le sensible Romain Gary chez Gallimard où il lança en 1946 la brillante collection Espoir (27 livres) qui éditera notamment Simone Weil et dont voici la profession de foi : « Peut-on sortir du nihilisme ? Le seul espoir est de nommer le mal de l’époque et d’en faire l’inventaire pour trouver la guérison au bout de la maladie. Cette collection est justement un inventaire. »

Albert Camus chercha dans son œuvre à déceler les particularités de l’homme dans toute sa complexité. Il était hors du monde pour l’explorer et le décrire ; il était dans le monde par sa résistance face aux collaborateurs, aux envahisseurs nazis, ainsi que par son combat contre la peine de mort : « L’exemplarité : qui ne voit que la peine capitale n’a jamais empêché le crime ? La violence du châtiment : qui ne voit qu’elle légitime celle qu’elle prétend condamner ? Qui ne voit encore la prétention insupportable de l’État à juger de façon absolue alors que la justice est relative ? Sans fondement moral, sans utilité sociale, grosse d’erreurs fatales, la peine de mort ne mérite donc que d’être abolie.» Toutefois, il y aurait des crimes pour lesquels seule la peine de mort semble être une réaction efficace.  Il se prononce à la Libération pour l’épuration rigoureuse des collaborateurs assassins, tels que Brasillach, ce qui provoque l’ire d’un certain Mauriac, opposé à l’abolition de la peine de mort.

Il y a aussi les complexités de l’homme face à la réalité. Né en Algérie en 1917, il défendra l’Algérie française durant la guerre d’indépendance algérienne : « Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Face à cette prise de position, Mauriac rétorquera très justement : « Abolir la peine de mort quand on rétablit la torture ? Un peu de logique, voyons, Camus. »

Albert Camus, tout comme Jean-Paul Sartre, s’est trop désintéressé du facteur économique dans sa quête de retranscription des complexités humaines. Sartre, communiste, méprisait l’argent ; Camus y était indifférent. Libres de la richesse et de la pauvreté, ils sont les archétypes parfaits des citoyens de la république de l’esprit décrits par Lawrence Selden dans le roman d’Edith Wharton, House of Mirth.

C’est dommage pour Camus, car si on enlève le facteur argent dans le résultat de la réalité humaine, on passe quand même à côté de certaines choses ! Mais cela permet aussi de creuser plus profondément notre humanité et de rechercher inlassablement « la vérité mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir ».

L’humaniste épris de liberté, comme le définit le FBI qui, en 1946, sous la houlette de J. Edgar Hoover (que je qualifie volontiers de dictateur américain de l’ombre), surveille les moindres faits et gestes de l’écrivain lors de sa tournée de conférences en Amérique, est « plus près des valeurs du monde antique que des valeurs chrétiennes » (Nouvelles littéraires, mai 1951). D’un point de vue stylistique, il a sublimé l’écriture blanche qui, selon Roland Barthes, est une « parole transparente […], [une] absence idéale du style ; l’écriture se réduit alors à une sorte de mode négatif dans lequel les caractères sociaux ou mythiques d’un langage s’abolissent au profit d’un état neutre ou inerte de la forme. » Camus adapte « la forme au contenu » et utilise « des esthétiques et des styles différents dans [ses] livres successifs ». Pour saisir la beauté de son écriture, vous êtes obligé de lire entre les lignes « entre chaque phrase et la suivante, le monde s’anéantit et renaît ».

À la fois philosophe, romancier et journaliste, Albert Camus ne se voit pas comme un moraliste : « J’ai abandonné la morale. La morale mène à l’abstraction et à l’injustice » (Carnets, 1959). « Elle est mère de fanatisme et d’aveuglement. Mais que dire de qui professe la morale, sans pouvoir viser à sa hauteur. »

Résolument contemporain, il avait senti cette indignation déclinante qui « s’organise, s’exerce à heures fixes, et à sens unique. » Il déclara : « Nos protestataires sont devenus hémiplégiques. Ils choisissent parmi les victimes et décrètent que les unes sont attendrissantes tandis que les autres sont obscènes. » Nous ne pouvons aujourd’hui que constater l’amplification de ce phénomène avec l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux.

Que l’on comprenne son cheminement ou pas, Camus doit être présent au Panthéon (la famille de l’écrivain s’est opposée à ce qu’il repose dans la grande demeure), au moins sous la forme d’une épitaphe, comme c’est le cas pour Jean Moulin pour d’autres raisons. Les familles des hommes qui, par leur dévouement, appartiennent à l’humanité tout entière, ne devraient pas avoir de droit sur leur mémoire. Personnellement, je lui suis reconnaissante pour l’œuvre magistrale qu’est La Chute, long monologue où, à travers le héros, on se pose la question philosophique du droit à juger moralement l’attitude des autres. Je vous recommande aussi de lire la tellement moderne pièce philosophique Les Justes, où des terroristes russes se demandent si la fin justifie les moyens.

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